Paris – Bure : trajet Longuet…

Isolé.es, les chouettes hiboux? Pas vraiment. Pendant que les poulets du docteur Abidou s’usent les pattes autour de la Maison de Résisance et du Bois Lejuc, on observe une belle recrudescence d’actions antinucléaires parisiennes. Après l’enfarinage (sublime) du directeur de l’Andra le 13 juin, c’est cette fois tout un « forum mondial du nucléaire durable » (sic), en plein sixième arrondissement, qui a été perturbé le 12 juillet en soutien à Bure et au Bois Lejus. Notre bien aimé sénateur Gerard Longuet, ancien membre du mouvement d’extrême-droite Occident et fervent soutien de Cigéo, a d’ailleurs fait partie des premiers visés. Nous avons reçu un second récit de cette action, que nous publions ci-dessous : il complète et précise celui publié sur Paris-Lutte Info !

Le jour le plus Longuet

Un colloque intitulé « Un nucléaire soutenable » était organisé le 12 juillet à la mairie du 6ème arrondissement de Paris dans le cadre du – tenez vous bien – « Forum Mondial du développement durable », par la revue Passages. Cette revue, qui souhaite « en appeler plus à la raison qu’au militantisme » et défend « les énergies décarbonées, du nucléaire au renouvelable » doit facilement trouver des entreprises prêtes à lâcher les 1100 euros (sic) d’abonnement annuel.

Ce colloque avait invité un panel prestigieux de pontes de l’atome : Pierre-Marie Abadie, directeur de l’ANDRA, dont le regard bas et inquiet scrutait la salle pour repérer d’éventuels sacs de farine suite à une précédente mésaventure ; Brice Lalonde, ancien ministre et écologiste à vélo devenu ardent promoteur du nucléaire ; de nombreux directeurs, secrétaires généraux, administrateurs et ingénieurs en tout genre, du CEA, d’EDF, d’AREVA, de l’armée etc. En prime, quelques médecins et universitaires pour orner le tout d’un vernis de pensée profonde et d’humanisme. Enfin, le sénateur de la Meuse était visiblement l’invité le plus désiré de la journée, puisqu’il fut un peu longuet à arriver. Il a fallu attendre 15h pour qu’il puisse profiter de notre présence à ce colloque. Jusqu’à ce moment là, nous avons donc dû écouter ce que ces gens avaient à dire, en nous retenant d’exprimer, verbalement ou physiquement, ce que nous pensions de leurs propos.

Abadie don de soie

Nous avons alors noté hâtivement quelques-unes de leurs saillies les plus désopilantes. On retiendra notamment Abadie, dont la défense d’une « éthique du care, de la sollicitude » envers les générations futures, avait de quoi tirer des larmes. Il fallait leur proposer « la solution la moins pire » en matières de déchets nucléaires, ne pas les laisser sans solution, mais en même temps, les laisser choisir. En tout cas, il fallait leur laisser nos déchets car « il ne faut pas être écrasé par les enjeux éthiques ». Je suis sûre que de nombreuses personnes non encore nées seront frappées par la sollicitude et le care de ceux qui refusèrent de renoncer à la cafetière électrique programmable.

Malet vil

Il fallait aussi « désidéologiser » le nucléaire, d’après Emile « H. » Malet, directeur de la revue Passages et organisateur de cette petite sauterie entre amis radieux. S’opposer au nucléaire relevait de l’idiotie, et on pouvait effectivement s’attendre à ce que Malet s’y connaisse en idiotie. Cette personne était visiblement un littéraire, usant de mots compliqués et de citations d’auteurs. Caution somptueuse pour cette assemblée de matheux qui n’avaient que des chiffres pour nous faire rêver. Tous s’accordaient cependant pour sortir de l’affectif et de l’émotionnel (il fallait laisser ça à la vie privée, et « remettre l’église au centre du village »), pour avoir enfin une vision technico-économique du monde. En résumé, cette vision était : le nucléaire est bon pour la croissance – d’ailleurs vivement qu’on privatise tout ça – donc le nucléaire est bon.

Lalonde de choc

Une des interventions les plus passionnées et les plus drôles fut celle de Brice Lalonde, renégat parmi les renégats, qui, se joignant au refus commun de toute compréhension émotionnelle de l’existence, affirma que l’angoisse (des anti-nucléaires?) tuait plus que les radiations. S’appuyant sur une comparaison audacieuse, l’ex-ministre démontra qu’on ne pouvait se passer de l’atome : le pire danger était le réchauffement climatique, comme le fut Hitler, et pour lutter contre Hitler, il fallait faire alliance avec Staline, c’est-à-dire avec l’uranium. Même ses amis étaient un peu gênés, ils avaient sûrement une mauvaise image de Staline. Que n’avons-nous alors chanté en choeur « Et j’ai crié, crié, Staline, pour qu’il revienne ! » Mais non, il nous fallait encore nous taire et nous contenter d’applaudir plus longuement que de raison, ou de faire des couinements de chaussures et des froissements d’emballages de cacahuètes. Mais Lalonde n’en resta pas là, et nous raconta avec tout le feu de son passé militant le jour où il avait mangé des patates sous la cendre à Tchernobyl, où « la vie revenait », sans le moindre césium en lui à son retour. On est heureux d’apprendre que les accidents nucléaires, c’est vraiment sympa trente ans après. Par contre, je me demandais, des patates sous la cendre, la cendre de qui ? Inlassable et emporté, Brice postillonna aussi que dans les années 70, les écologistes – donc lui – n’avaient pas peur du nucléaire, luttaient contre la voiture et roulaient à vélo. Enfin si, quand même, au bout d’un moment, ils ont eu peur des accidents, et du fait que le nucléaire engendre un état policier. Mais heureusement, en France il n’y a pas eu d’accident, et il n’y a « toujours pas d’état policier ». Ouf. Les Japonais et les Ukrainiens peuvent bien crever.
Il nous asséna également avec la fougue intacte du cycliste chevelu qu’il fut, que si nous tuons le nucléaire, cette énergie sans carbone, les générations futures allaient nous en vouloir. Car en effet le CO2 s’échappe, il est incontrôlable, tandis que le déchet nucléaire, lui, est soigneusement rangé dans une boîte avec une étiquette.

Trou love

Plus tard, Christian Pierret, ancien ministre, revendiqua la décision du lancement de Cigéo et appela à lui les enfarinages à venir. Désignant l’Allemagne comme le pays de la honte climatique, le puissant s’indigna que la France n’était pas assez fière d’être non carbonée à 86 %. On retiendra que cette personne a sa résidence à Saint-Dié-des-Vosges en cas d’excédents de farine en Meuse.
Dans ce rituel étrange de personnes invoquant tour à tour la croissance, le profit, l’emploi, le réchauffement climatique, le développement durable et la sollicitude, il y avait un grand-prêtre presque fanatisé, Henri Prévot, ingénieur général des Mines. Peu satisfait des récentes déclarations du ministre Hulot qui souhaitait réduire la part du nucléaire à 50 %, Prévôt réclamait au contraire 100 % d’atome, arguant que les énergies renouvelables étaient une forme d’immoralité envers le Tiers-monde qui réclamait le confort nucléaire à cor et à cris. De plus, nous savons enfin la vraie raison de ne pas fermer les vieilles centrales : cela coûte trop cher, des gens perdent leur emploi, mais surtout il faudrait indemniser l’opérateur… Au lieu de cela, on pourrait continuer à vendre notre belle technologie à l’étranger, auprès de gens qui ne sont pas forcément « gentils », car « on n’est pas dans un monde de bisounours ». C’est sûr qu’avec les nucléocrates la statistique baisse.

Une demi-vie plus tard…

Pendant ce temps, pour tenir moralement, nous placions quelques autocollants, prospectus, boules puantes et inscriptions dans les toilettes : « Aimerais-tu travailler dans une mine d’uranium ? » ; « Voudrais-tu vivre à côté d’une vieille centrale rafistolée ? ». Des gens habillés avec soin furent suffoqués par de tels actes de vandalisme et crièrent qu’il n’y avait plus aucun respect.

Evidemment, il n’était pas vraiment prévu qu’il y ait un débat. Les seules interventions du public furent inoffensives, notamment celle de l’improbable association des « écologistes pour le nucléaire », dont le représentant expliqua que la radioactivité était naturelle voire bénéfique, et qu’il avait développé un concept de comparaison entre radiations accidentelles et radioactivité naturelle. On attend avec impatience son commerce d’huile essentielle de radium, pour la peau et les infections urinaires.
Enfin ce fut la venue du héros, prêt à défendre le confort de l’Occident contre les anarcho-médiévistes : Gérard Longuet, dont l’arrivée stoppa la discussion en cours et à qui Malet donna instantanément la parole. Modeste, celui-ci refusa, puis accepta.

Où apparaît enfin la folie du pouvoir et de ses adeptes

Quelle ne fut pas alors notre joie de nous lever et de mettre enfin nos masques de hiboux pour saluer sa présence, inaugurant ainsi une action involontairement non-mixte – mais il faut dire que nous n’étions plus que trois. Un personnage à la mine patibulaire, déjà surnommé « le RG zadiste » à cause de son accoutrement, nous arracha les masques et menaça de nous sortir de la salle. Privées de nos masques, nous avons continué pendant un long moment à nous lever puis nous rasseoir sans cesse, en silence, en regardant fixement Longuet comme pour lui faire comprendre que nous hésitions encore entre le repeindre en vert ou lui enfoncer des aiguilles sous les ongles. Ce premier élan de révolte fut le déclencheur d’un série de petits événements plus inattendus les uns que les autres, et pendant un moment le colloque huilé et clinquant sombra dans la déraison et le burlesque. Une camarade, lasse de s’exprimer en silence, commença à répéter : « Honte à vous, vous me faites vomir », chaque fois qu’elle se relevait. Derrière elle, une femme médecin à la voix tremblante serrait son épaule pour la maintenir assise et menaçait de la faire interner. Assez vite, elle fut sortie de la salle et jetée par terre, pendant qu’elle hurlait ses idées particulièrement chargées en émotions. La deuxième camarade, que l’on menaça de tirer par les cheveux si elle se servait d’une boule puante, s’en servit avant d’être évacuée. Enfin, la troisième, particulièrement difficile à expulser du fait de ses talons aiguilles, fut la proie d’une fétichiste qui tenta de lui arracher ses chaussures. Là-dessus, un quatrième larron inconnu de nos services, se jeta sur le micro de Longuet et fut plaqué au sol par le policier en civil. Réclamant « un vrai débat », il critiquait ardemment notre action. C’était la seule arrestation à déplorer de la journée.
Le carnage émotionnel des personnes touchées par le cancer de l’angoisse continua quelque temps en compagnie de la police devant l’entrée de la mairie, avec le soutien des camarades qui avaient courageusement fait le pied de grue jusque là sur la Place Saint-Sulpice, distribuant force tracts, sandwiches et jus de pommes.
On retiendra de cette journée plusieurs adresses touristiques dans la capitale – sans oublier Saint-Dié-des-Vosges :

  • Revue Passages, 10 rue Clément, Paris 6ème.
  • Association des écologistes pour le nucléaire (AEPN) : 55 rue Victor Hugo, 78800 Houilles. Leur logo, c’est un peintre qui prend pour modèle une centrale nucléaire, et ça devient un arbre. Mieux que la lessive verte, la pensée magique.

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